Histoire et Philosophie des Arts Martiaux Vietnamiens

La pratique des arts martiaux Sino-Vietnamiens remonte à l’antiquité. Au Vietnam les arts martiaux se structurent en même temps que la philosophie et la médecine tout au long de la première dynastie des Hung Vuong (2879 à 258 av. J.C.). Le point de départ, à la date incertaine remonte à l’époque ou l’ancien Vietnam s’étendait encore sur la partie sud de la Chine actuelle, jusqu’au fleuve Duong Tu Giang (Yang tsé Kiang). L’ethnie Viet y séjourna de nombreux siècles avant qu’une partie d’entre eux ne parte vers le nord pour former le Viet Nam (pays des Hommes Viet). Beaucoup d’anthropologues caressent l’hypothèse que la médecine et une partie des arts martiaux Chinois proviendrai de cette ethnie. Dans les arts martiaux Vietnamiens, cette première période (jusqu’à 258 av. J.C.) est communément appelée période de formation des techniques. L’instruction des pratiquants s’appuyait sur la littérature et une première forme d’arts martiaux. Les exercices corporels pour la santé prennent également naissance.
En Chine la première apparition des arts martiaux date de 2674 av. J.C. pendant une bataille que livra Huang Di (l’empereur jaune). Il est évoqué l’utilisation du Go Ti, une forme de lutte rudimentaire.

Deuxième période au Vietnam : la formation des théories, de 111 av. J.C. à 906 ap. J.C.
Elle est marquée par l’invasion chinoise. L’art martial en tant que moyen de défense va compléter l’art militaire et se développer sur trois plans :

- Perfectionnement des techniques.
- Formation des stratégies.
- Elaboration des théories.

Certaines théories ont pris naissance à ce moment là :

- Théorie Di Doan Thang Truong : théorie de la supériorité des techniquesrapprochées.
- Théorie Di Nhuoc Thang Cuong : Théorie de la souplesse contre la force.
- Théorie Ao An Bi Phap : Théorie des illusions.

Les techniques spécifiques vietnamiennes deviennent très élaborées, efficaces, et sont jalousement conservées pour garder cette connaissance hors de porté des chinois. D’après les Anthropologues, c’est à cause de cette invasion que le Vietnam va développer et conserver un art martial et une médecine très poussée.
Dans les écoles d’arts martiaux (Võ Ðuong), les techniques de Khi Phap (techniques énergétiques) se développent, dans un premier temps pour renforcer la santé et l’endurance des pratiquants. Dans un second temps la pratique du bouddhisme, du confucianisme, et du taoïsme influence les arts martiaux de manière significative. En Chine, vers 497, né le temple de Shaolin (Tieu Lam) qui associe le bouddhisme Chan aux arts martiaux. Il y aura plusieurs temples Shaolin tout au long de l’histoire. Les moines migrent, enseignent au Vietnam, les Vietnamiens vont en Chine, ce qui donnera naissance à la branche Tieu Lam des Arts Martiaux Vietnamiens.
Au Vietnam, en dehors des temps de conflits, l’art martial (Võ) acquiert progressivement sa dimension spirituelle et sert d’outil pour dépasser les différentes souffrances de la condition humaine. La plupart des experts sont instruits, et fusionnent les disciplines du corps et de l’esprit pour optimiser leur santé physique, morale et spirituelle. La médecine traditionnelle fait d’énormes progrès, et les techniques énergétiques corporelles soutiennent cette lancée. Différents styles de Khi Pap (techniques énergétiques) se développent liés à leur art martial de provenance, tant en Chine qu’au Vietnam.
Au Vietnam, pendant la période dite « de perfection et de popularisation » (1010 à 1527), les arts martiaux sont extrêmement développés et deviennent un « art de la vie » visant à l’élévation de la valeur de l’Homme. Sous la dynastie des Ly (1010 – 1225) tous les mandarins et fonctionnaires avaient l’obligation de pratiquer. Les dames de la cour s’entrainaient également pour montrer l’exemple. Sous la dynastie des Tran (1225 – 1400) les grades de Licenciés en Arts Martiaux et Docteurs ès Arts Martiaux sont créés en même temps que les Giang Võ Ðuong (Académies des Arts Martiaux). De nombreux ouvrages traitants des arts martiaux datent de cette époque. De nouveau, le Vietnam est menacé par les conquérants du monde, les Mongols Huns, qui seront vaincus, puis se retrouve de nouveau sous contrôle féodal Chinois. A cause des persécutions, beaucoup de maîtres sont pourchassés. L’Art Martial Vietnamien se transmet d’une manière encore plus exigeante qu’auparavant ce qui le renforce. Les livres sont brûlés ou ramenés en Chine. L’Art est divisé et de nombreuses écoles se forment. Depuis le 15ème  siècle, le corps des sages composé de vieux maîtres subsiste et assure la retransmission des connaissances millénaires. Les élèves sont sérieusement sélectionnés pour une meilleure pérennisation de l’art, une façon de procéder qui se retrouve encore aujourd’hui dans les Arts Martiaux Vietnamiens. Les écoles sont diverses et chacune garde son style jalousement.
Fortes de leurs richesses séculaires, ces vieilles écoles enseignent toujours pour le développement du potentiel physique, énergétique et spirituel de l’Homme en perpétuant leur Art tiré de :

- L'expérience séculaire du travail pragmatique basé sur les connaissances des livres classiques de la culture Sino-Vietnamienne (Yi Jing, Dao De Jing,  Van Kiep Tong Bi Truyen, Linh Nam Võ Khinh ...).
- des techniques secrètes, consignées dans les archives des écoles, ou transmises oralement
- de l’expérience des exercices physique dans son aspect structurant
- des connaissances approfondies et de l’expérience des différentes disciplines énergétiques (Khi Phap (Qi Gong), Taïcuc Dao (Taijiquan), Bát Quai Chủỏng (Bagua Zhang)...) et médecine traditionnelle Y Học Cô Truyên (souvent issue des écoles d’Art Martial et parfois enseignée au grand public, séparément de l’ensemble... à tort).
- des connaissances et de l’expérience spirituelle.

Actuellement les différents maîtres et experts des Ecoles Traditionnelles d’Arts Martiaux (Võ Ðuong) livrent ce patrimoine comme il a toujours été transmis, en l’adaptant à l’époque actuelle et en faisant évoluer l’Art en fonction de leurs affinités propre.

Le mode d’enseignement respecte traditionnellement les concepts suivants :

Dinh Ly Tam Nguyen « les 3 principes », qui sont :

- Un enseignant n’existe que parce qu’il a des élèves.
- Les élèves n’existent que parce qu’ils ont un enseignant.
- Le lien entre les deux premiers principes crée l’énergie de la retransmission.

Dinh Ly Tam Tao « Les 3 éléments créateurs » :

- Am : désigne la souplesse, le calme, le repos...
- Duong : désigne la force, le dynamisme, l’action...
- Dao : la voie, l’équilibre entre la force et la souplesse, le calme et le dynamisme...

Dinh Ly Thuong Dich « l’évolution permanente »:

Il existe une évolution permanente en toutes choses, qu’elle soit rapide ou lente, perceptible ou imperceptible. L’Homme évolue donc chaque jour. A partir de cela, l’Art Martial considère 3 orientations possibles :

- Celle qui va vers le progrès
- Celle qui va vers la dégradation
- Celle qui est instable

A chaque instant, le pratiquant doit être conscient de sa situation parmi ces 3 mouvements.

Dinh Ly Mien Sinh : « l’éternel recommencement » :

 Chaque chose semble se répéter perpétuellement. Que ce soient les mouvements de vie en général, ou les  mouvements corporels en particulier, ils sont soumis à la répétition dans un éternel recommencement. A cause de cela le pratiquant doit améliorer chaque geste ou acte identique, à chaque fois qu’il agit en acte ou en pensée, pour progresser.

Les Arts Martiaux Sino-Vietnamiens admettent que tout mute en permanence. Tout change constamment si vous préférez. La seconde d’avant n’est pas exactement la même que celle de maintenant. Même un instant contient un changement. Le souffle du vent n’est pas exactement le même qu’à la seconde précédente, le corps a vieilli d’une seconde. Tout a muté... en même temps, instant par instant. l’Homme est en mutation permanente tout comme son environnement. Ainsi l’Homme est dépendant de sa propre mutation et de la mutation de son environnement, et vice versa.
Cette interdépendance donna naissance au principe Thien Nhan Tuong Du « Relation réciproque entre l’Univers et l’Homme ».
Pour comprendre ce principe les anciens sages ont observés comment la nature et l’homme évoluent. De leurs observations ils ont pu constater :

Thai Cuc : « l’origine », la genèse de la mutation. Toute chose à un point de départ, même s’il n’est pas connu.
Vo Cuc : le « sans fin », les choses semblent se diriger vers l’infini. Lorsqu’un phénomène se termine, il intervient dans l’engendrement d’un autre.
Luong Nghi : Les deux natures Am et Duong, qui alternent et se complètent pour créer le monde. La nuit et le jour, le sommeil et l’état de veille, l’absorption et l’élimination...
Tam Tai : Le rapport Ciel-Homme-Terre.
Tu Tuong : Les quatre repères spatio-temporels, Nord – Sud – Est – Ouest.
Ngu Hanh : les 5 mouvements Kim- Moc- Thuy- Hoa- Tho
Rétraction – Condensation – Impulsion – énergie Thermique ou propagation – production.
Bat Quai : les 8 trigrammes, codification de la nature de toute chose par la précision des aspects Am et Duong. Ces 8 trigrammes engendrent 64 hexagrammes, précisant encore plus la nature de toute chose.

Les Arts Martiaux Sino-Vietnamiens de nos jours

L’étude des Arts Martiaux Traditionnels Vietnamiens (Võ Cô Truyên) demeure à l’heure actuelle de très bonne qualité, grâce à l’excellent niveau des experts et maîtres d’Arts Martiaux  qui enseignent. Beaucoup ont connu un cursus extrêmement poussé, parfois entre 10 et 20 heures d’entraînement par semaine, incluant le travail personnel, et ce pendant un minimum de 15 ou 20 ans. Ces années de pratique comprennent généralement de 2 à 4, voir 5 cours hebdomadaires, des stages intensifs et réguliers en week-end, des stages d’été de plusieurs jours, des stages pendant les différentes périodes de congés, et des voyages d’étude au Vietnam. Beaucoup d’entre nous se reconnaitront dans l’intensité et l’implication que demande l’Art Martial Vietnamien (A.M.V.) pour être acquis d’une manière acceptable. Les A.M.V. sont une école d’humilité, ou l’apprentissage n’est gratifiant qu’au bout de nombreuses années seulement. On le comprend aisément compte tenu du volume de la matière que représente l’Art.

L’Art Martial est généralement composé de plusieurs formes d’exercices dont les mouvements sont codifiés (Quyen) et dont l’apprentissage débute par des Quyen de base. Puis, au fur et à mesure des années, en fonction du niveau, ou grade, l’élève apprend des Quyen supérieurs formés de la quintessence des techniques supérieures spécifiques de chaque école. Les Qyuen sont exécutés avec ou sans armes (sabre « Dao », double sabre « Song Dao », épée « Khiêm », double épée « Song Khiêm », baton long « Bong », hallebarde « Dai Dao »...). L’élève devra maîtriser son positionnement tân, les techniques de pieds cuoc phap, les techniques de poings thù phap, les applications des techniques de self-défense, et les applications de combat en compétition. L’élève étudie la philosophie et la culture orientale, principalement du Vietnam. Fort de ces bases physiques et culturelles, le pratiquant étudie de nombreuses années le Taïcuc Ðao (Taijiquan) spécifique de son école, et les Khi Phap (Qi Gong). Dans les écoles traditionnelles l’accès aux techniques de développement énergétique, même si elles sont dispensées dès le début de l’apprentissage, débute réellement à partir d’un certain grade. Avant d’entamer un travail supérieur dans le domaine énergétique, il faut des bases solides. Le corps et son système physio-énergétique doivent être progressivement déverrouillés. « Il est très difficile de courir si on ne sait pas marcher ». Certains experts se spécialisent en Médecine Traditionnelle (acupuncture...) et devront renforcer encore plus leur cursus soit par le biais des écoles même dont ils sont issus, soit par le biais d’écoles extérieures spécialisées.